Son nom est sur toutes les lèvres du milieu techno. En l’espace de quelques mois, la carrière de Charlotte de Witte a connu un véritable emballement.

Du haut de ses 24 ans, elle martyrise avec délice les foules d’Europe et d’ailleurs avec ses beats sombres et agressifs. Samedi dernier, c’est le public du Festival Crossover, à Nice, qui s’est agité comme un seul homme devant la Flamande.

Il était un peu plus de minuit quand on l’a rejointe dans un recoin mal éclairé du 109. Quelques minutes plus tard, les 180 000 fans Facebook de la demoiselle n’ont pas pesé lourd face à l’intransigeance du gardien des lieux, qui nous chassait manu militari de cet espace apparemment interdit (même aux artistes).

Mais avant ça, on a pu apprécier la fraîcheur et la spontanéité de Charlotte de Witte. Entretien.


La foule était bien chaude et ton set s’est terminé à l’instant. On se sent comment dans ces moments-là ?

Il y a beaucoup d’adrénaline, bien sûr. Tu viens juste de jouer, toute l’énergie circule encore à travers ton corps, elle le remplit. Et en même temps, tu te sens très relâchée. C’est tout le temps comme ça. C’est quelque chose de très fort.

 

De manière générale, ta vie a l’air très intense. Aujourd’hui, ça a donné quoi, par exemple ?

Je suis arrivée à l’hôtel, j’ai balancé mon sac, je me suis changée vite fait et je suis arrivée ici. La plupart du temps, je sais à peu près où je suis. Mais parfois, je déconnecte. La dernière fois, j’étais dans l’avion entre Berlin et Milan. Je me suis endormie profondément et quand j’ai rouvert les yeux, je ne savais plus du tout où j’étais. C’était super étrange. Je savais que j’étais dans les airs, mais pour aller où…

Et qu’est-ce que tu penses de tout ça ?

J’aime cette vie intense. Même si ça va vraiment super vite. Ce qui est horrible, c’est le manque de sommeil. On va dire que c’est le côté le plus négatif. Mais bon, je suis encore jeune, c’est le moment de le faire, pendant que j’ai la force. Je récupère vite, ça aide. Je ne me vois pas continuer comme ça jusqu’à 40 ans.

Tu fais quand même en sorte de te ménager de temps en temps ?

Quand je suis près de chez moi, il m’arrive d’aller courir un peu ou faire un peu de fitness. J’essaie de ne pas trop abuser avec la junk food non plus. Bon, aujourd’hui, j’ai avalé un burger. Quand tu es tout le temps dans les aéroports, c’est comme ça.

L’année 2017 est particulièrement bonne pour toi…

Ça s’accélère vraiment cette année, je n’ai pas un week-end de libre. Je tourne en Europe, mais je vais aussi aller en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Amérique du Nord, en Asie, en Amérique du Sud. C’est la première fois que je suis embarquée dans un tour du monde !

Aaaand we broke the record! 🏆💪🏼Thanks to all of you for tuning in! Playing soon in the following cities:London,…

Posted by Charlotte de Witte on Freitag, 9. Juni 2017

 

Il y a tes dates dans les clubs du monde entier, mais ce n’est pas tout. Tu as une émission hebdomadaire sur Studio Brussels, tu as récemment mixé un CD pour Tsugi, tu produis tes tracks…

C’est génial de bosser sur plusieurs choses en même temps, j’adore ça. Faire un show à la radio, c’est vraiment un gros challenge. Chaque semaine, tu dois trouver de nouveaux sons à diffuser, tu ne peux pas jouer deux fois la même chose. D’une certaine manière, ça m’aide aussi pour mes DJ sets. Mon hobby et ma profession se rejoignent, c’est une chance. Je n’ai toujours pas l’impression de travailler. De toute façon, si je n’étais pas dans le milieu, j’écouterais énormément de musique aussi.

Quand tu dis « musique », ça veut surtout dire « techno », non ?

Parfois, il m’arrive d’écouter autre chose que de la techno. Surtout quand j’invite des amis pour un dîner ou quelque chose comme ça. On met juste de la musique « normale ». Je suis vraiment ouverte d’esprit en fait. Il y a d’autres genres éloignés de la techno qui peuvent aussi m’inspirer.

Comme quoi ?

J’ai fait un morceau qui s’appelle Varpulis. Je suis allée sur YouTube et j’ai trouvé l’a cappella d’un chant grégorien, je l’ai samplé et je l’ai intégré. C’était marrant d’utiliser quelque chose d’aussi ancien. Des fois ça marche, des fois moins.

Tu as expliqué que tu n’avais pas les bases musicales. A quoi ça ressemblait quand tu t’es mise devant un ordi pour composer ton premier titre ?

Le fait de ne pas connaître le solfège, de ne pas savoir jouer d’un instrument, ça m’a permis d’arriver complètement vierge dans le domaine de la production, comme une feuille blanche. Au début, j’avais des amis qui bidouillaient un peu et qui m’apprenaient les bases. Mais c’était vraiment dur, je détestais ça en fait. J’essayais encore et encore, pour sortir un truc qui rendait vraiment très mal. L’un de mes meilleurs amis, qui est aussi DJ, m’a poussée à persévérer. Au bout de deux ou trois ans, je commençais à peu près à pouvoir me rapprocher des sons que j’aimais.

Tu t’es lancée dans ce monde en espérant faire carrière ?

J’ai commencé vraiment jeune, ça fait presque huit ans que je suis DJ. Au tout début, j’étais juste une gamine, je m’amusais sans vraiment savoir où ça me mènerait. Je n’attendais rien de tout ça.

Le plaisir, tu l’as d’abord trouvé en mixant ?

Oui, je suis avant tout un DJ. Le rapport avec le public est magique, il évolue tellement en fonction des gens que tu as en face de toi, du club où tu te trouves. J’étais à Londres hier, j’ai commencé à jouer tôt. Forcément, je n’allais pas démarrer avec des trucs super agressifs. Bon, ça reste de la techno, mais tu peux parfois y aller plus doucement. Par moment, tu as aussi envie de plus de violence avec le public.

En avril dernier, tu as sorti un EP intitulé Voices of the ancient. Tu nous en parles un peu ?

En octobre dernier, j’étais à Amsterdam et j’ai été invitée à jouer dans une rave en sous-sol. On était en journée, mais il y avait presque 1 500 personnes. Le sound-system était énorme, les gens étaient en sueur. C’était incroyable. On était juste à côté d’un disquaire, Mary Go Wild, qui est tenu par un mec qui s’appelle Alex. Je suis restée en contact avec lui et il m’a proposé de faire un EP sur son label.

Réunir tes titres sur un EP, voire plus tard sur un album, ça a du sens pour toi ?

Dans la techno, tu produis essentiellement des singles. Mais avec un EP, tu peux essayer de raconter une petite histoire. Dans mes sets, en ce moment, je joue plusieurs de mes morceaux. Il y a Voices of the ancient et quelques autres qui ne sont pas encore sortis. J’ai un autre EP qui va arriver le 26 juin, il est fini depuis des mois.

Tu as acquis une certaine notoriété. Est-ce qu’elle te permet d’être jugée de la même manière que les hommes ?

Il y a tellement de femmes qui produisent ou qui mixent super bien… Maintenant, les gens les prennent au sérieux. Bien plus qu’avant en tout cas. Quand je me suis lancée, c’était nettement plus dur. J’ai dû prouver que je faisais ça pour les bonnes raisons. Et non pas parce que je réclamais juste de l’attention en tant que fille.

Pour te préserver de certaines critiques, tu utilisais pourtant le pseudo Raving George pour diffuser tes sons…

C’est vrai. Mais maintenant, je pense que les gens ne voient plus les choses de cette manière me concernant. Enfin, je ne crois pas. Je fais juste partie de l’industrie. Je ne suis pas considérée comme « une fille dans la scène techno ». Il faut juste faire attention à certains détails. J’essaye de ne pas mettre de décolleté trop profond quand je joue. Parce que je sais que ceux de devant vont mater ça au lieu de se concentrer sur la musique (elle se marre).

Il arrive aussi que le milieu se serve de certaines grosses ficelles pour remplir les clubs…

Parfois, surtout il y a quelques années, des promoteurs se sentaient obligés de mettre des trucs très girly sur les affiches quand je jouais quelque part. Du rose et tout ça… Je comprends pas du tout. Tiens, j’ai aussi entendu parler d’un gars qui voulait organiser un festival 100% féminin. Mais pourquoi ? C’est de la merde, ça ! Tu veux quoi ? Attirer des mecs qui ont envie de voir des seins derrière les platines ?

Possible. Et toi, à part ne pas participer à ce festival bizarre, tu as d’autres projets ?

J’aimerais pouvoir consacrer du temps à la composition. Je n’ai pas beaucoup été chez moi ces derniers temps. Et même en étant à la maison, je dois préparer mon show radio, répondre aux mails… Mais à la fin du mois de juin, je vais aller en studio pour mixer tous les morceaux que j’ai en stock.

Photos Fille Roelants, Marie Wynants, Hans Huylebroeck et Jimmy Boursicot