L’Haçienda – La meilleure façon de couler un clubLe titre s’étale sur une couverture aux hachures d’un jaune industriel. Le ton est donné d’entrée dans cet ouvrage paru aux éditions Le mot et le reste.

Pas question de verser dans les faux semblants. Pas question de ripoliner la façade pour sauver (un peu la face). Peter Hook, bassiste de Joy Division puis de New Order, a pris la plume pour détricoter la faillite d’un lieu hors du commun.

A cheval sur deux décennies (les 80’s et les 90’s), l’Haçienda aura été le cœur battant de Manchester, la piste d’atterrissage pour la house venue de l’autre côté de l’Atlantique, l’épicentre de la déferlante acid house et le berceau du mouvement Madchester.

Club, salle de concerts, restaurant, salon de coiffure…

L’espace, ouvert en 1982, avait été imaginé comme une utopie à construire. Un contre-pied aux autres boîtes de la ville, où il fallait montrer patte blanche et chaussures cirées pour avoir le droit de danser sur des standards fanés.

Porté par le label Factory, « sponsorisé » par les importantes rentrées d’argent générées par les hits et les tournées de New Order, l’Haçienda voulait jouer sur tous les tableaux, tous les jours et soirs de la semaines. Club, bien sûr, mais aussi salle de concerts, bar à cocktails, restaurant, salon de coiffure.

Pillages récurrents, mauvais calculs et incompétence notoire

Pour gérer cet immense paquebot parcouru par les courants d’air ? Une bande de fêtards débraillés dont la principale qualification est d’être amis avec un des patrons.

L’ambition artistique est à la hauteur de l’incompétence des « gérants ». Qui paient la bière tellement cher que chaque pinte servie leur coûte de l’argent. Qui laissent un personnel choyé se servir abondamment dans les réserves et taxer le matériel. Qui organisent des concerts tellement « secrets » que personne n’a l’idée de se pointer.

Comme le résume Peter Hook, personne ne savait vraiment ce qu’il avait à faire. Et cela semblait convenir à tout le monde.

« De toute manière, on était trop défoncés », résumera le bassiste, tout de même heureux d’être à la tête de cet empire bancal, sorte de parc d’attractions pour adultes adeptes de sensations fortes.

Les Smiths, Happy Mondays, Stone Roses…

Tony Wilson, le flamboyant patron du label Factory, ainsi que Rob Gretton, le manager de New Order, ont tout de même du flair. Ils savent repérer les nouvelles têtes et mettre sur les rails les groupes prometteurs.

Les Smiths, les Stone Roses, Happy Mondays, 808 State et bien d’autres se produisent sur la scène de l’Haçienda. Certains concerts sont des succès (comme ceux donnés par New Order pour renflouer les caisses), d’autres se déroulent devant cinq ou six personnes.

A cause de décisions catastrophiques, le club a toujours été dans le rouge. Plus le temps passe, plus le trou se creuse. Sans que la panique, ou un élan de lucidité, vienne stopper l’hémorragie.

Au contraire, nombreux sont ceux qui font tout leur possible pour que la chute soit la plus spectaculaire possible.

 … Puis une grosse montée avec l’acid house

En 1987, des grappes de jeunes issus des rues brumeuses et plombantes de Manchester vont se faire rôtir la couenne à Ibiza. C’est le Second summer of love.

Des Baléares, ils vont ramener des tonnes de pilules « magiques » et un nouveau son, l’acid house. La tendance va complètement exploser du côté de l’Hacienda.

 

Pendant deux ans, les fêtes y deviennent irréelles, la montée est totale. Autrefois raillée pour son acoustique déplorable, l’Haçienda se transforme en caisse de résonance idéale pour ces nappes sauvages et synthétiques.

Sur la piste enfumée, les kids augmentent les doses. Pour retrouver les sensations de la première prise d’ecsta, pour fuir un quotidien pas vraiment très rose, pour jouir pleinement de ce qu’on appellera plus tard la culture rave.

Le phénomène fascine, les caméras débarquent du monde entier. Le club de Factory (et surtout des zikos de New Order, qui allongent les billets sans vraiment savoir compter) est en train d’écrire sa légende. Tout en continuant d’être un puits sans fond.

Gangréné par la drogue et les gangs

La suite sera moins rose. L’incroyable énergie apportée par l’acid house va s’étioler peu à peu. La magie n’opère plus, tout simplement.

Pourtant, la drogue continue de circuler à grande échelle dans le club. Les pouvoirs publics mettent la pression à « Hooky » et sa bande.

Déjà obligés de composer avec des finances désastreuses, ces derniers doivent investir dans des caméras et renforcer le personnel de sécurité.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule raison qui les pousse à faire appel à plus de gros bras. Au fil du temps, les petites frappes locales, venues de Salford, Moss Side ou Cheetham Hill, ont pris leurs aises à l’Haçienda.

En guise de ticket d’entrée, les flingues sont de sortie. Chaque faction occupe une arche de la boîte, y fait sa loi, distribue les beignes et fait les poches aux dealers.

Pour pacifier la zone, les gérants recrutent Damian Noonan, un gros voyou mancunien. Lui et ses acolytes ne feront pas dans la dentelle. L’atmosphère est lourde, l’hédonisme n’est plus de mise.

1997 : la fête est vraiment finie

En 1997, la fête est vraiment finie. Une jeune femme fait une overdose sur la piste. Le club, criblé de dettes, ferme ses portes sans même pouvoir faire ses adieux.

Pour les membres de New Order, l’addition sera particulièrement salée. Malgré les inimitiés et le manque de flamme, il leur faudra retourner quelque temps au charbon pour ne pas finir les poches vides.

Malgré tous les tracas causé par l’Haçienda, Peter Hook ne semble pas vraiment regretter ce spectaculaire crash.

Il avoue avoir savouré le prestige que lui procurait le fait d’avoir « son » club, quel qu’en soit le prix. Il aura savouré cette époque invraisemblable où tout pouvait arriver.

Comme le jour où un membre du groupe bruitiste Einstürzende Neubauten avait entrepris de s’attaquer à un pilier porteur de l’Hacienda avec un marteau-piqueur en plein live. Le tout devant les mines rigolardes des proprios. Dingues de bout en bout.


L’Haçienda – La meilleure façon de couler un club – Par Peter Hook, traduction de Jean-François Caro. Editions Le mot et le reste – 336 pages – 26 euros.