Mercredi soir, on a filé au Printemps des Nuits du Sud, sous le chapiteau Magic Mirrors à Vence. Là, Puggy et Doc Gynéco nous attendaient. Que les premiers nommés nous pardonnent  : on n’avait rien contre eux (on les a mêmes longuement interviewés l’an passé aux Nuits Carrées), mais on était vraiment venus voir le docteur.

C’est beau la vie, chantait ce bon Bruno Beausir avec l’improbable Bernard Tapie. C’est vrai que, parfois, c’est beau la vie. Juste en rentrant dans une salle de concert, on peut essayer de faire abstraction du temps qui passe.

Boum, vision ! Moi et mon Walkman à onze piges, en train de poncer la K7 (oui, même pas un CD) de Première consultation. Sans comprendre le dixième des lyrics, arriver à les apprendre par cœur. Poésie de bitume.

Depuis ce coup d’essai transformé en coup de maître, l’image du Gynéco à l’afro bien bombée a été écornée. La faute à une romance de courte durée avec Sarko, à des passages somnolents sur les plateaux télé et à une plume tarie depuis trop longtemps.

Pour couronner le tout, de mauvais échos nous étaient parvenus après le retour de l’ancien membre du Ministère A.M.E.R. à l’Olympia, en mai dernier. En clair, prendre un billet pour aller écouter l’ami Bruno, c’était comme jouer à la roulette russe avec cinq balles dans le chargeur.

Good vibes sans ordonnance

Mais pour une fois, le cynisme est resté au placard. En chemin, on a révisé nos classiques dans la voiture. Tout d’un coup, on a compris ce qui passe par la tête des gens d’un âge avancé quand ils kiffent en écoutant Nostalgie. Doux sentiment de flottement suivi d’une pointe de mélancolie. Terriblement addictif.

Bonnet Carhartt enfoncé sur le crâne, poncho à motifs aztèques, l’homme aussi véloce qu’un koala s’est pointé aux alentours de 22 h 15. L’heure de faire un bond de plus de vingt ans en arrière.

Dans la fosse, des gamins tout juste nés quand le Doc était « le kaïser du rap, le roi, le pape ». Un peu plus en retrait, plein de vieux jeunes comme nous. Ça démarre avec l’intro de Première consultation, Viens voir le docteur arrive dans la foulée. On est tout de suite dans le bain (de jouvence).

La star du soir fuit un peu la lumière. Il laisse beaucoup de place à son backer, le volontaire Boozoo. Le « mec en gue-vo /Le mec à la de-mo dont elles sont toutes accros » semble tout de même heureux d’être là. Ses excellents musiciens (guitare, batterie, clavier) déroulent des versions funky en diable de ses morceaux. C’est doux.

Karaoké géant

Quant vient le tour de la très humide Vanessa, le « chanteur, lover et sélecteur » décide de s’offrir des corps à corps avec la foule. Sous une flopée de smartphones, seul son bonnet dépasse encore.

« On est cool, mais on fait ça bien. Y a des filles ce soir ? », questionne avec malice le Doc. Les hanches des demoiselles chaloupent sur Né ici, agrémentée d’une instru très reggae, conclue par un passage dancehall de Boozoo. Ma salope à moi débarque ensuite. Tout le monde déroule les paroles nonchalamment.

Calé dans son manteau trois-quarts, Gynéco balance un ésotérique : « Le mensonge est mort ce soir. Enfin la vérité ! » Avant de glisser un plus clair : « On avance comme on peut, à notre rythme. »

Le tempo est planant sur Filles du moove. Le mode karaoké géant est activé. Il déraille un peu quand Funky Maxime (issu de l’album Solitaire, 2002)rare incursion hors du mythique Première consultation, résonne. On revient sur les rails avec Celui qui vient chez toi, puis vient le tour de la plus amère L’homme qui ne valait pas dix centimes (Liaisons dangereuses, 1998).

« Ça va aller »

Là ou certains rappeurs ont toujours misé sur l’énergie brute, le Doc préfère dérouler en finesse. Quand il le décide, ses rimes gourmandes claquent encore. Léger vent de panique tout de même quand Si tu crois que je peze, Passement de jambes et Nirvana sont expédiées en mode medley. Mais comme le bonhomme est généreux, on se dit qu’il y aura une piqûre de rappel.

Bingo ! Bruno redescend dans la fosse pour une vraie bonne livraison de Passement de jambes. Quelqu’un lui tend une pinte, qu’il siffle un peu par politesse. Retour sur scène. Le bonnet laisse place à une casquette pour le finish. Important, l’aération du cuir chevelu…

Pour les énormes Dans ma rue et Nirvana, Gynéco la joue collectif et met ses musiciens en avant. Pendant un gros solo inspiré, Fabien, le guitariste, doit résister à ses élans calinesques. Le Doc voulait donner de l’amour ce soir-là.

« Même si je suis sur scène, j’ai aussi beaucoup de problèmes. Merci d’être là pour moi. Ça va aller ! » Une dernière phrase répétée comme un mantra après avoir fait monter le boss des Nuits du Sud, Téo Saavedra, à ses côtés.

Photos © Camille Dufosse