Jeudi soir, Paradis a fait l’ouverture du Festival Crossover, à Nice. Une soirée en petit comité par rapport aux suivantes.

Mais parmi ceux qui avaient fait le déplacement au 109, beaucoup étaient impatients d’écouter les mélodies pop mâtinées de rythmes électroniques du duo parisien formé par Simon Mény et Pierre Rousseau.

Si certaines de leurs chansons et de leurs remix se sont taillés de jolis succès d’estime (et même en radio), les deux amis ne sont pas du genre à vouloir attirer la lumière outre mesure.

Sur scène, Simon s’accroche encore beaucoup au pied de son micro, comme une planche de salut. Pourtant, lui comme son acolyte assurent travailler pour estomper leur réserve naturelle.

Après le show, on a pu discuter de tout ça, sur les marches des anciens abattoirs. Morceaux choisis.


Jouer vos morceaux devant un public, ce n’était pas si naturel pour vous apparemment…

Il y avait une petite part de fantasme à l’idée de se projeter sur une scène, d’incarner notre musique. On en avait envie, timidement, dans un coin. Mais on était complètement dépourvus. Ça commence à faire un petit moment qu’on est sur la route. Notre formule a évolué, au début, on était seulement deux. Maintenant, on est quatre sur scène, on a pris deux musiciens avec nous. On était aussi très timides, ça commence à se débloquer un peu avec le temps. Le fait de prendre du plaisir en live est assez récent. Il fallait qu’on puisse mieux partager le truc, que ce soit un vrai moment de musique.

Qu’est-ce qui clochait, d’après vous ?

On avait tendance à essayer de reproduire le disque avec des instrumentations électroniques. On s’embêtait un peu, en fait. Et on avait l’impression que le sentiment était partagé par le public.

Simon : Le tout s’accorde un peu mieux, ma voix, avec ses défauts, est mieux supportée maintenant qu’on est quatre. Personnellement, j’arrive à être plus relâché.

Du coup, l’interaction devait être limitée…

Oui, mais on s’est rendus compte que les gens qui nous suivent voulaient nous voir, ça nous a portés. Maintenant, le public fait partie intégrante du groupe, comme un cinquième membre qui réagit.

Il a fallu mettre de côté certains aspects tatillons de votre personnalité pour avancer ?

En enchaînant les concerts, on a appris à faire la part des choses. Ça n’a pas toujours été évident. Il y a une part de perfectionnisme dans notre façon de faire. Du coup, certaines prestations étaient frustrantes. En plus, on aime bien avoir du recul, voir si une nouvelle chanson résiste à l’épreuve du temps. Evidemment, le live, c’est complètement différent. Finalement, les imperfections n’ont pas tant d’importance par rapport au ressenti du public et au nôtre.

Votre premier album, Recto Verso, est sorti en septembre dernier. Quel regard portez-vous sur lui aujourd’hui ?

Quand l’album est sorti, on avait déjà du recul, parce qu’on bossait sur les titres depuis pas mal de temps. Mais le live a fait exister nos chansons dans d’autres contextes. On les a un peu remises en question, en faisant jouer un batteur et un clavier avec nous. Alors que sur le disque, c’est purement de la musique d’ordinateur. C’était un vrai test. Aujourd’hui, on préfère certaines versions live de nos chansons.

Ces derniers temps, plusieurs de vos titres ont fait l’objet de nouvelles versions…

On a fait des remix et on s’est fait remixer. Ça, c’est un exercice à la fois intéressant et assez étrange. Quand on confie le morceau à un producteur, on a une idée pré-conçue de ce que ça pourrait donner, on imagine ce qu’il pourrait apporter. C’est déstabilisant. Ça peut être super agréable comme très surprenant, quoi.

En quoi est-ce déstabilisant ?

Comme il y a une voix dans nos titres, ce n’est pas comme un remix de techno ou de house. On manipule quelque chose de très intime. Il nous est arrivé d’être très agréablement surpris aussi. Certains apportent une vraie touche. On a essayé de choisir des profils assez différents pour l’EP de remix de Recto verso. Metronomy en a fait un. Un petit groupe belge qui s’appelle Le Colisée en a fait un autre en version guitare folk-voix et le producteur house Mall Grab en a proposé un autre.

On vous en parle souvent, mais c’est vrai qu’il est rare d’entendre chanter sur le genre de musique que vous produisez…

La voix est arrivée dans un second temps dans notre projet. C’est venu comme ça. Du coup, on a vraiment une approche sonique de la voix. On travaille les texte comme des puzzles, on sait que certaines consonnes ont une très bonne attaque, comme le « t » par exemple. L’idée, c’est d’avoir un flow, mais chanté. Le français, ça peut très bien sonner aussi. Mais on n’a jamais eu le sentiment d’inventer quoi que ce soit. Il y a des gens qui le font très bien, depuis très longtemps.

Vous trouvez cela cohérent lorsqu’on vous rassemble avec d’autres artistes sous une forme d’appellation « nouvelle pop en français » ?

Le seul point qui nous relie, à mon sens, c’est d’être essentiellement basés à Paris. On se croise, on travaille dans les mêmes studios, on va voir les mêmes concerts… En fait,on attache beaucoup d’importance au fait que notre projet reste dans un petit coin, qu’on puisse faire notre truc.

La relation entre Pierre et Simon, elle ressemble à quoi ?

Simon : On est assez différents, mais on est tous les deux jusqu’au-boutistes. Ça nous emmène forcément dans une zone nouvelle. Parce que chacun de notre côté, on ne ferait pas du tout le même genre de musique.

Je ne sais pas si ça se ressent, mais pour nous, on est vraiment un groupe. Il n’y a pas un leader poussé sur le devant de la scène. On fait tout ensemble et c’est mieux comme ça. Il y a parfois des questions qui se posent : quand tu chantes, ça attire l’œil. On s’est demandés si je devais me mettre au milieu, avoir de la lumière sur moi…

En interview, on parle d’une même voix. On a réussi à s’accorder sur un truc, on a eu l’impression d’avoir un langage commun. On ne se présente pas toujours à deux devant la presse, mais ce n’est pas un souci.

Dans une interview, vous avez parlé de « démocratie autoritaire » pour qualifier le mode de fonctionnement de votre projet…

Voilà, la démocratie autoritaire. C’est un concept assez dur : ça implique de ne faire aucune concession, tout en étant lancés à 100% sur une idée. On passe par des moments de tensions, c’est ça qui est beau.

Vous dites aussi que vous avez besoin de passer du temps loin de l’autre. Pour quelle raison ?

S’éloigner, c’est important aussi. Sur un premier disque, il y a forcément toute ton enfance, toutes les années qui t’ont amenées jusqu’ici, qui t’ont donné envie de faire de la musique. Il faut réalimenter la machine, se laisser un peu de distance pour sans doute mieux se retrouver. On est dans cette phase-là.

On arrive à trouver l’inspiration quand on tourne régulièrement ?

Les concerts apportent beaucoup. Rien que le fait de tourner avec des musiciens qui ont suivi un vrai cursus, ça nous apprend des choses. Nous, on est plus des bidouilleurs, on a un peu joué dans notre jeunesse, mais on a préféré bricoler avec des machines. Là, ça nous apporte d’autres connaissances et d’autres regards. Même si la naïveté, le manque de savoir, sont aussi essentiels.

Simon : En tant que spectateur, j’ai vu Le Colisée, dont on parlait tout à l’heure. C’est un beau projet. Sinon, je vais voir beaucoup de concerts, c’est important, ça permet de s’imprégner d’un maximum de choses, de rester en alerte.

Pour revenir à la communication, on n’a pas le sentiment que vous cherchiez à tout prix l’exposition maximale…

Peut-être que c’est une erreur, mais on a quand même du mal à composer avec l’image. On est simplement là pour la musique et on est un peu gênés par ça. Autour de ça, il y a pas mal de choses qui nous mettent mal à l’aise. Se voir dans une interview filmée, ce n’est pas naturel pour l’instant.

Mais vous êtes tout de même attachés à l’aspect esthétique autour de votre musique ?

Oui. Pour la pochette de l’album, on voulait une idée forte qui appuie une intention. Là, cette photo nous est tombée dessus. Elle n’a pas spécialement été faite pour ça. Le photographe Andrea Montano nous suivait pendant une date au Cap-Ferret. On s’est baignés avec l’équipe, on s’amusait dans l’eau, on se bastonnait un peu. Et il y a cette photo qui est ressortie.

Pourquoi l’avoir choisie ?

On trouvait qu’elle avait beaucoup de sens par rapport à la manière dont on fait notre musique. Il y a un mélange d’amitié et de confrontation entre nous. L’idée qu’on puisse nous voir sans nous voir. Qu’on soit à nu, ça a pas mal d’impact. Il n’y a aucune référence au temps, ça pourrait être un vieux cliché.

On est au Festival Crossover : qu’est-ce que ce nom vous inspire ?

L’idée de tout mélanger, sans a priori, sans prêcher pour une chapelle, c’est une idée plaisante. C’est ce qu’on essaie de faire de notre côté. L’inspiration peut prendre source dans plein de genres différents : house, rock, disco, chanson, techno…

Une idée de « croisement » inattendu entre deux artistes ?

On a beaucoup écouté de musique japonaise ces derniers temps. Il y a un producteur qui s’appelle Ryuichi Sakamoto. Il pourrait collaborer avec Christine & The Queens. Ça pourrait coller !

Et s’il fallait vous mélanger à un autre groupe pour un titre ?

Simon : Nous ? Ben encore une fois Le Colisée. Je ferais bien une chanson un jour avec eux. Sinon, on n’a pas de nom de légende ou de superstar qui viennent. Si, quelqu’un comme Briano Eno par exemple.